Craquage !

 

Après une période de taf assez (trop) intense, j’ai eu le malheur de faire un tour dans une librairie, et là… craquage. Je suis tombé sous le charme de quelques beaux ouvrages. J’en ai déjà lu trois, dont les pages m’ont littéralement filé entre les doigts (d’autant que je suis en vacances et que pour une fois, je lis pour le fun et non pour débusquer pétouilles et autres erreurs de syntaxe…). Compte rendu des opérations.

 

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Une couv’ qui fleure bon les eighties !

Rockyrama Vidéo Club

Je ne connaissais pas Rockyrama (nul n’est parfait), mais quelle belle découverte que ce bon petit bouquin format magazine (épais, quand même, puis qu’il présente 101 films sur environ 220 pages). Fans de cinéma décomplexé (mon genre préféré…), voici 101 « critiques » de films, ou plutôt 101 incitations au visionnage : une liste des 101 films les plus jouissifs à voir et revoir entre potes, avec bière, pizza et… cerveau. Car décomplexé ne signifie pas décérébré : Jackass the movie voisine avec (surprise !) Waterworld, mais aussi avec Stand by me et 2001… Certes, le ratio films d’action/biopics de philosophes joue plutôt à l’avantage des premiers (je déconne, y a pas de biopic), et on est face à une sélection presque 100% testostérone. Chaque article est un grand cri d’amour pour un film, et que l’on partage l’opinion des auteurs ou pas, beaucoup donnent envie de découvrir les œuvres qu’ils encensent (j’ai vu 50 des films cités et il y en a au moins une trentaine qui me font de l’œil parmi ceux que je n’ai pas vus… et que je connais tous au moins de nom).

Ce qui m’a un peu attristé, c’est que j’ai retrouvé dans cet ouvrage l’esprit qui, à mon sens, a disparu de Mad Movies, le mag que je lisais depuis… merde, pas loin de 25 ans, et que j’ai abandonné l’année dernière.

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Une maquette euh… ben elle est claire, au moins. (Photo non contractuelle, et notamment : pouce non fourni avec l’ouvrage.)

Des défauts ? Un gros : finalement, sachant que la maquette est carrément fainéante (critique page de gauche, jaquette page de droite), on a finalement assez peu à lire dans cet ouvrage qui coûte 30 euros… Si on adhère à l’esprit, le jeu en vaut la chandelle, mais essayez avant d’adopter : ouvrez le bouquin au pif et lisez une critique. Même si toutes ne se valent pas, le ton reste assez uniforme pour qu’on se fasse une idée en une page.

C’est édité grâce à My Major Company donc c’est surtout une œuvre de passion, et on pardonnera facilement les défauts ! (Et il y a le petit logo Incubateur de la fin du monde à la fin, ce qui n’est pas loin d’être un gage de qualité.)

 

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Un livre qu’il est bien pour le lire

Doctor Who – Les Archives

Coup de cœur absolu pour ce bouquin, qui a quant à lui une première qualité : un rapport qualité-prix assez exceptionnel. 35 euros pour un gros bouquin avec papier glacé et surtout, une iconographie à tomber.

Attention : ce livre parle de la série depuis ses origines (les années 60) et les dernières incarnations du Docteur (depuis Christopher Eccleston) n’y occupent finalement qu’une petite portion finale. Mais pour ceux qui s’intéressent au phénomène Dr Who dans son ensemble, ce bouquin est une mine d’infos, d’anecdotes et surtout de photos absolument éblouissantes. Photos de tournage, d’accessoires, d’objets dérivés, de courriers de production… De ce point de vue, c’est sans doute l’ouvrage le plus réussi qu’il m’ait été donné de lire sur une série télé, bourré à craquer de photos pertinentes et souvent splendides.

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Une iconographie à tomber. C’est d’ailleurs ce qui m’est arrivé en prenant la photo, d’où le cadrage en free style.

Le texte n’est pas en reste, avec une particularité : l’ensemble est organisé de façon chronologique, mais aussi thématique. Le texte est clair et passionnant pour ceux qui, comme moi, aiment connaître le processus créatif d’une série. Ceux qui veulent connaître tous les détails sur tout resteront peut-être sur leur faim, toutefois, car nombre d’éléments ne peuvent qu’être évoqués, compte tenu de l’extraordinaire longévité de la série.

Bref, un beau livre fascinant édité chez Akiléos, qui aligne d’excellents choix éditoriaux puisque…

 

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« Dis Georgie, pourquoi que tonton Owen et tata Beru sont tout noirs et tout grillés ? »

Star Wars – Le Making Of

… puisque c’est aussi chez Akiléos que sont sortis les Making Of de Star Wars et de L’Empire contre-attaque, de Rinzler (celui de l’Empire est d’ailleurs sorti en premier).

Gros bouquin, voire énorme. Plus de 300 pages, à un format démesuré, ce qui ne facilite pas la lecture, d’autant que la police de caractère est très petite et le texte extrêmement dense. Ce sont les seuls défauts de cet ouvrage magistral, qui contient des images splendides de chaque étape de la création du film.

Il y a quelques années, j’avais décroché de Star Wars (comme je l’expliquais dans mon article sur le JDR), et j’en avais même conçu un certain mépris pour George Lucas, l’homme qui n’en finissait pas d’exploiter son public, le mauvais réalisateur, le « type aux effets spéciaux »… Des âneries du genre « Lucas avait tout planifié bien avant de tourner le premier film, y compris tous les rebondissements » me confortaient dans ce dédain que l’auteur de Star Wars ne méritait pas. J’avais lu aussi, ici et là, des commentaires assez péjoratifs sur le processus créatif chez Lucas, qui, par exemple « ne donnait pas suffisamment d’informations sur tel ou tel personnage », qui « ignorait quelle était l’histoire de tel personnage », etc.

Ce Making Of extrêmement détaillé remet toute la création du script de Star Wars en perspective. Il s’agit d’un véritable travail d’archive, fouillé et documenté, qui ne se contente pas d’aligner les poncifs du genre « Lucas avait lu Le héros aux mille visages de Campbell et il a calqué son histoire sur le périple du héros ». L’auteur s’attache à présenter le synopsis d’origine du film, ainsi que chaque nouvelle version, en y pointant les modifications apportées par Lucas, qui le remaniera jusqu’en cours de tournage (où il devra longuement expliquer à Alec Guinness pourquoi Ben Kenobi, censé survivre jusqu’au bout, doit succomber dans l’Étoile Noire).

On est très loin de « la légende dorée de George Lucas et d’ILM », puisque les nombreux couacs qui émaillèrent la genèse et la production de Star Wars sont mentionnés : le formidable retard d’ILM pour la réalisation de certains effets spéciaux, le nom du principal protagoniste (Skywalker) qui change en plein tournage, Mark Hamill rappelé pour refaire un enregistrement sonore alors que le film était déjà sorti (il s’agissait d’enregistrer des répliques pour la version mono, dont le mixage n’était pas achevé), etc. Très loin aussi l’habituel concert dithyrambique des « effets spéciaux révolutionnaires » (ils ont en réalité laissé froids beaucoup de professionnels de l’époque). En fait, Rinzler insiste sur une chose : la vision de Lucas.

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Tu aimes les films de gladiateur ? Tu as déjà vu des messieurs torse-poil qui bricolent des droïdes ?

Oui, ça fait légende dorée quand même, mais une seconde, j’explique. Dès le début, Lucas a une vision, ou plutôt un « ressenti ». Se sachant mauvais scénariste (et mauvais dialoguiste), il mise énormément sur la structure, l’organisation des plans, des couleurs, le montage final… Il laisse une grande latitude à ses divers collaborateurs, confiant chaque étape à des professionnels et tentant de leur communiquer cette fameuse vision… mais vraisemblablement incapable de faire leur boulot à leur place. Oui, la contribution de Lucas s’est limitée, par moments, à « donner une direction » puis à « choisir entre les modèles qui lui ont été présentés ». Mais c’est précisément ce qui est énorme.

Les dernières pages contiennent des extraits de story-board ainsi qu’un document exceptionnel : George Lucas, en 1977, parle des personnages principaux de Star Wars et en révèle un peu plus sur leur passé. Il est évident qu’il n’envisage pas Vador comme le père de Luke et Leia, il parle déjà des midichloriens (ben ça alors !), et explique que C-3PO a 112 ans et qu’il est né sur une chaîne de fabrication, puis qu’il a rencontré D2 plus tard…

Le fameux mythe de « Lucas savait tout dès le début » en prend plein la tronche… quoique. En fait, Lucas a des idées fortes, et il est passé maître dans l’art de les recycler, de les affiner, de les tordre jusqu’à ce qu’elles se conforment, justement à cette fameuse vision.

À force de lire tous ces récits qui criaient au génie de Lucas, j’avais plutôt envie de crier à l’arnaque… jusqu’à ce que je lise ce livre. Lucas n’est pas un génie. C’est un bosseur, un type qui s’est investi dans son œuvre au point de friser la crise cardiaque, et qui a « cent fois sur le métier remis son ouvrage ». D’un brouillon dense mais laborieux, il réussit au final à tirer un chef d’œuvre d’élégance formelle, un scénario limpide et efficace, et une œuvre qui va marquer la culture mondiale.

Attention, livre dense : tous les aspects de l’élaboration du film sont passés en revue… avec quelques manques, cependant. Il accorde par exemple énormément de place à Anthony Daniels et zappe presque entièrement la contribution de Kenny Baker, mais mentionne cependant que les deux ne s’entendaient pas vraiment. Du reste, l’auteur n’hésite pas à mentionner, justement, les frictions qui ont pu freiner le développement du film, ce qui est tout à son honneur.

Bref, un bouquin indispensable à ceux qui veulent vraiment connaître l’histoire de Star Wars. Le livre coûte 55 euros, et il les vaut largement. C’est un bel objet, mais aussi une somme formidable sur une des œuvres fondatrices de la culture geek.

 

Muslim Ms Marvel

L’excellente couv’ du n°1

« Muslim Ms Marvel ».

Boom.

Il suffit d’une accroche-choc de ce genre (« female Thor ! ») pour faire le buzz et réveiller toute une communauté de trolls assoupis sous les ponts de l’autosatisfaction, et prêts à bondir sur toute remise en cause d’un univers dont ils cautionnent par ailleurs les héros les plus « libertaires ».

Kamala Khan fait partie, à mon sens, d’un trio de personnages extrêmement semblables, qui reprennent la tradition du héros adolescent investi d’un pouvoir immense, et qui doit apprendre à le maîtriser : Ms Marvel, Ultimate Spider-Man (Miles Morales), Nova (Sam Alexander). Tous trois explorent les thèmes prégnants du Spider-Man des origines : le passage à l’âge adulte, l’intégration sociale, la dynamique de la cellule familiale. Et comme tous les comics, c’est une histoire d’outsider (Superman était sans doute le premier super-héros à incarner ce concept, puisqu’il n’appartenait pas à l’espèce humaine).

Tout en continuant à brasser inlassablement les vieilles histoires de notre enfance (enfin, de la mienne, en tout cas, mais si vous lisez cet article, vous aussi avez peut-être colorié des pages de comics quand ceux-ci paraissaient en français avec une moitié en noir et blanc), Marvel lance de temps à autre un reboot audacieux. Parler de l’intégration (au sens large, et non seulement pour évoquer une communauté d’immigrés), chez Marvel, on sait faire. Ça, et les conflits cosmiques, mais les conflits cosmiques me font royalement chier (sauf quand il s’agit de Nova, mais c’est une autre histoire et si vous m’interrompez tout le temps, comment voulez-vous qu’on y arrive ?). Un Spider-man noir, un Nova dont la maman est latino, une Ms Marvel musulmane…

Le troisième pari semble le plus délicat, et pourtant, la scénariste, G. Willow Wilson (elle même de confession musulmane), esquive les chausse-trappes avec une sensibilité hors du commun. En prenant le temps de définir ses personnages en profondeur, et en limitant son décor à quelques lieux précis (la boutique, la mosquée, la maison, le bord de mer), elle plante les jalons d’une « mythologie » efficace et crédible. Le portrait qu’elle dresse d’une famille d’origine pakistanaise est vibrant de sensibilité, de tendresse et d’humour : lorsqu’elle utilise des stéréotypes, c’est précisément pour transcender les clichés, bouleverser les idées reçues. Dès les premières pages, l’identité culturelle des personnages musulmans du récit est bien établie, mais cet aspect, véritable centre du récit et miroir des dilemmes que vit la jeune Kamala, ne vient jamais phagocyter l’histoire. Lorsqu’une critique transparait, c’est toujours avec humour et tendresse (le personnage du frère, très religieux au point de se singulariser, mais qui adopte une attitude de grand frère tout à fait conventionnelle et reçoit sans sourciller la critique de son père ; la blondasse américaine et superficielle et pleine de préjugés, mais décrite avant tout comme un être humain avec ses défauts et l’esquisse de ses qualités, etc.).

D’entrée de jeu, la scénariste profite de la différence de culture pour aborder la question du regard de l’autre. Bien joué !

En restant au plus près de ses personnages, en refusant la facilité des intrigues extraordinaires (tout en passant par les étapes obligées que constituent la découverte des pouvoirs, la « first night out » et autres), l’auteure se livre à un numéro d’équilibriste digne des plus grands, tout en ne donnant à aucun moment l’impression qu’elle fournit un « effort ». Chaque élément coule de source, aucune péripétie, aucun personnage ne paraît forcé. Alors qu’elle évite les tartes à la crème du genre (« Islam et terrorisme » et autres thèmes sensationnalistes), Wilson ne se prive pas d’aborder des sujets sensibles (la séparation des hommes et des femmes à la mosquée, le port du foulard)… avec sensibilité. Pas de leçon de morale, pas de vérité absolue, pas de théorie ni de démontage de théorie.

Si le scénario de Wilson éblouit, ce n’est jamais en usant d’effets de manche ou d’artifices convenus, mais en intégrant l’extraordinaire à l’ordinaire, et en attachant plus d’importance au second. Le rythme lent du premier arc (les cinq premiers épisodes) convient tout à fait à l’exploration des situations les plus communes, exacerbées par l’irruption d’un fantastique qui rappelle plus les premiers Sandman de Gaiman que les aventures des Avengers : la symbolique tient une place de choix dans cette histoire, qui pourrait aussi bien se situer dans un univers différent de celui de Marvel (comme le Vertigo de DC à l’origine).

Il faut également rendre hommage aux illustrations d’Adrian Alphona, transcendées par une mise en couleurs hors du commun : la lecture des cases est un enchantement, tant elles fourmillent de détails et de touches d’authenticité. Le quartier où habite Kamala prend littéralement vie dès les premières pages, et la caractérisation des personnages par le visuel est très réussie, d’autant que le dessinateur n’hésite pas à jouer d’un style que je qualifierais faute de mieux de très « européen », en n’hésitant pas à faire intervenir des figurants au look funky, et en insistant sur des jeux de proportions symboliques (une constante, compte tenu des pouvoirs de polymorphie de cette Ms Marvel qui passe son temps à grandir ou à rétrécir).

Les auteurs de Ms Marvel ont assimilé la « recette Spider-Man » et en donnent ici une version moderne et distincte, avec une pincée de curry (pardon, Kamala, mais elle était vraiment trop facile, celle-là !). Si Ms Marvel parvient à rendre crédible le quotidien d’une adolescente standard, c’est précisément en mettant le doigt sur tout ce qu’elle a d’unique, ce qui ne constitue pas le moindre des paradoxes.

Muslim Ms Marvel

Le character design est tout simplement génial.

Les tribulations d’une cuisinière anglaise – Margaret Powell     

trinMa femme et moi sommes fans de la série Downton Abbey. Elle est consacrée à la vie d’une famille aristocratique anglaise depuis le début du XXe siècle (puisque l’histoire commence peu après le naufrage du Titanic). L’accent y est mis sur les rapports entre « Maîtres et Valets » (une autre série britannique dont Downton Abbey semble très logiquement l’héritière), mais aussi sur l’évolution des mœurs et des idées au fil d’un début de siècle ponctué par de nombreux bouleversements (la guerre de 14-18, l’épidémie de grippe espagnole, l’avènement du marxisme). Si cette série rencontre un tel succès, c’est essentiellement à cause de deux facteurs. Le premier est le soin extrême apporté à l’image. Non seulement les costumes, les accessoires et les décors donnent une impression constante de réalisme (ce que confirment les nombreuses photos que l’on trouve dans les livres consacrés à la série, véritables catalogues de reconstitutions d’objets d’époque), mais ils sont filmés avec un souci admirable de justesse et d’élégance.

Le générique de début, qui montre les gestes quotidiens de la maison qui s’éveille, côté domestiques (« Below stairs », c’est-à-dire dans la salle des domestiques généralement située en sous-sol et accessible par un escalier de service ; il s’agit également du titre original du livre dont je veux parler) puis côté aristocrates, exerce une fascination hypnotique : des cuivres rutilants aux livrées impeccables des valets en passant par le décor de la cuisine dont on sentirait presque l’odeur, tout respire l’authenticité.

Faut-il pour autant considérer la série comme un modèle de réalisme ? Je vais vous dire un secret : je n’en ai strictement rien à cirer. Même le plus érudit des historiens, même les rares survivants de l’époque, ne sauraient recréer un environnement cent pour cent réaliste, et quand bien même, il n’aurait certainement pas le pouvoir d’attraction des splendides images de Downton Abbey. Ce qui m’importe à moi, c’est la qualité d’immersion de la fiction. Je préfère de loin un roi Arthur brandissant Excalibur dans le mythique Camelot au chef de guerre du Ve siècle, crotté et boueux, que fut probablement le véritable Arthur. Et à ceux-là, je préfère encore l’Arthur d’Alexandre Astier, parce que ce personnage et sa clique me parlent. Le vernis extérieur sert à appâter le chaland. Ce que dit la fiction n’a pas besoin, par la suite, d’être vraiment réaliste, à condition que les émotions soient vraies, une leçon que je tiens de L’art des séries télé de Vincent Colonna, avec lequel je suis complètement d’accord sur ce point : je pardonne sans hésiter tout manque de réalisme à condition que le comportement émotionnel des personnages me paraisse cohérent. En cela, je suis le téléspectateur lambda.

Ce qui nous amène au second aspect frappant de la série, sa narration. Rapide, efficace, elle ne traîne pas une seconde : les événements se succèdent rapidement, comme les années, les personnages évoluent et gardent les séquelles de leurs traumatismes, des catastrophes se produisent, et des décès aussi, immanquablement. Le rythme de la série est presque trépidant, alors qu’elle ne consiste qu’en une série de vignettes finalement assez statiques, dont les décors changent assez peu (même s’ils s’étoffent au fil des saisons). Après un démarrage un peu lent (il faut présenter la douzaine de personnages principaux), les changements se produisent vite, les situations ne s’éternisent jamais, les intrigues sont résolues en deux épisodes pour rebondir sur d’autres événements. Downton Abbey est au soap opéra ce que les Simpsons sont au dessin animé : un prodige de rythme, dégraissé de toute substance non essentielle, et qui va donc droit au but, en permanence.

Ce long préambule était nécessaire pour expliquer ce qui m’a fait me ruer sur Les tribulations d’une cuisinière anglaise. Après avoir vu Downton Abbey, j’ai très envie de faire jouer des scénarios de jeu de rôle dans un lieu « clos mais pas trop » qui ressemblerait à Downton (ou au Grand Budapest Hotel du film éponyme, que j’ai adoré). Comme toujours dans ce genre de scénario, l’immersion vient (à mon avis) des quelques détails authentiques et pertinents égrenés en début de scénario. Il faut donc que chaque personnage et chaque lieu soit caractérisé par au moins un de ces détails, et visionner une série télé ne suffit pas pour se documenter sur le sujet. C’est donc avec ravissement que j’ai découvert ce bouquin édité en poche chez Payot. Le langage et le style y sont familiers, mais le franc-parler de l’auteure participe à l’enchantement que sa lecture procure. L’ouvrage se lit très vite et n’évoque l’époque (en gros les années 20 à 40) que du point de vue de cette fille de cuisine issue d’une famille pauvre et qui va connaître une carrière de cuisinière chez diverses familles, toutes différentes, mais souvent odieuses, il faut bien l’avouer.

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Le décor de cuisine de Downton Abbey me donne toujours envie de manger…

J’ai lu sur amazon un commentaire d’un lecteur qui trouvait que Margaret Powell passait son temps à se plaindre, et j’avoue qu’après avoir lu ce bouquin, j’ai assez envie de dire audit lecteur d’aller bien bien se faire foutre, lui qui vit benoîtement  à une époque un peu plus évoluée que celle que décrit l’ouvrage. La véritable servitude de Margaret Powell (et je parle de servitude autant mentale que physique) laisse pantois : on est loin des rapports quasi égalitaires qu’entretiennent les lords & ladies de Downton Abbey avec leur petit personnel. On peut bien sûr douter de la véracité des faits rapportés par Powell, mais si je devais choisir, entre son livre et la série, lequel paraît le plus vraisemblable, je n’hésiterais pas une seconde : ce serait bien Les tribulations qui l’emporterait. D’autant que si Powell décrit un véritable esclavage en début de carrière, elle remarque également qu’au fil de sa vie, les rapports entre maîtres et valets ont remarquablement changé, et qu’une véritable mutation s’est opérée au fil du temps.

En tant que témoignage, l’ouvrage est précieux. En tant que guide de la vie quotidienne, encore plus. Nul doute que les MJ et les joueurs de L’Appel de Cthulhu (en particulier dans la version Cthulhu 1890 avec le guide de Londres) y trouveront énormément de références intéressantes. Par exemple, la place prépondérante du cinéma dans les loisirs populaires, le théâtre se révélant un vrai loisir de riche, accessible très rarement. Les passages consacrés à la culture des pubs fournissent aussi quantité d’informations, et la description de la vie des classes pauvres, si elle fait parfois froid dans le dos, peut donner vie à quantité de scénarios, à mon avis. Et rien de tel qu’un récit de ce genre, axé sur le quotidien, l’ordinaire, pour nourrir une atmosphère et se mettre dans la peau d’un personnage « d’époque ».

J’ai adoré Les tribulations d’une cuisinière anglaise, et je vais me tourner vers d’autres ouvrages qui me permettront de trouver les petits détails à inclure dans une campagne de L’Appel de Cthulhu dans l’atmosphère des grandes demeures britanniques du début du siècle. Je vais donc sans doute aller chiner mes prochaines lectures du côté des sœurs Mitford, et d’Evelyn Waugh…

 

À lire si…

 

– Vous aimez Downton Abbey mais vous vous doutez que tous ces lords and ladies sont trop gentils pour être honnêtes…

– Vous appréciez les anecdotes et les récits de vies d’autrefois.

– Vous préparez une campagne de jeu de rôle située dans un manoir britannique des années 20.

 

À éviter si…

– Le style, pour vous, c’est le plus important.

– Vous ne voulez absolument pas savoir comment on brique des casseroles en cuivre.

– Vous êtes un de ces salauds d’aristos.

 

Plein de choses  

J’ai peu lu et peu écrit récemment, incapable de gérer un emploi du temps qui craquait aux entournures. Trop de projets simultanés, trop d’imprévus et pas assez de temps. Ni d’énergie, à force. Deux semaines de « vacances » ne suffisent pas à refaire le plein et à affronter tant de choses à la fois. Les bonnes résolutions du début de l’année n’ont pas supporté l’assaut du quotidien et de ses innombrables contrariétés. L’heure que je consacrais quotidiennement à la lecture, rongée par trop d’impondérables, s’est réduite en peau de chagrin jusqu’à disparaître.

 

Dans ces périodes de lassitude et de trop-plein d’activité, j’ai tendance à me replier sur des distractions plus faciles, plus immédiates, les jeux vidéo et les séries télé, par exemple. Mais je remets peu à peu en question ces passe-temps. Les jeux vidéo me procurent de moins en moins de plaisir, ou plus précisément, ce plaisir s’émousse trop rapidement, au point que je les finis désormais rarement. Même de petits chefs d’œuvre comme Ni No Kuni me paraissent vains, dans la mesure où il faut passer tant de temps à effectuer des tâches répétitives. Le jeu devient une corvée dont la progression de l’histoire est la seule récompense, et je considère la majorité des récits vidéoludiques comme extrêmement pauvres. J’ai tenté Persona 4 Golden, mais le ratio liberté/corvées s’émousse au fil de l’aventure et ce qui devait être un loisir devient un simple passe-temps : les heures s’écoulent ponctuées de rares satisfactions, d’originalités scénaristiques qui ne peuvent passer pour des audaces que dans un média très en retard en matière de contenu mûr. Les implications psychanalytiques du récit, si intéressantes soient-elles, ne surviennent qu’après d’interminables longueurs. L’immédiateté du récit écrit ou filmé me manque rapidement, et je décroche très vite.

 

J’ai l’impression d’avoir définitivement passé le cap du RPG japonais traditionnel. Ni no Kuni, de son côté, a beau m’enchanter (les graphismes et la musique sont splendides), le levelling nécessaire pour franchir certains caps obligatoires me rebute. J’ai passé deux heures à essayer de battre ce fichu génie de la marmite en étant de niveau 19, et ensuite, vaincu à de nombreuses reprises, j’ai constaté sur internet qu’il était « conseillé de ne pas l’affronter avant d’être de niveau 23 au moins ». Après trois heures à grimper en niveau, j’ai tenté le coup au niveau 21 et c’est passé, mais tout juste. Trois heures à affronter des monstres lambda, à simplement thésauriser l’expérience pour simplement faire avancer le scénario, c’est beaucoup trop.

 

Quant aux séries télé, elles représentent aussi un investissement en temps considérable. Je suis ravi d’avoir découvert Broadchurch et Forbrydelsen, deux exemples de narration hors du commun et de renouveau du policier, mais tant d’autres me déçoivent rapidement… Le premier épisode de la 4e saison de Suits (une série que j’adore) m’a paru simplement lamentable, dépourvu d’enjeux réels. On ne retrouve aucun personnage, toutes les anciennes dynamiques sont résolues ou gommées, et aucune nouvelle n’apparaît (le fadasse nouveau personnage est une vraie purge, lisse et complètement invisible). Pour sortir une phrase passe-partout : j’ai eu l’impression qu’il ne s’y « passait rien », d’autant que l’intrigue était peu claire et mon personnage préféré, Louis Litt, réduit à une simple caricature. Je tenterai la suite, mais sans conviction. Suits may be jumping the shark right now

 

Du coup, repli sur le loisir que je considère comme le plus riche, la lecture. Et après ce gros passage à plat, redécouvrir la librairie du Cyprès à Nevers a été un vrai coup de foudre. Les libraires ont opté pour une technique géniale (que l’on pratique peut-être ailleurs, je l’ignore) : ils/elles posent sur les livres mis en valeur des post-it où elles ont écrit une brève critique de leurs coups de cœur. Les papiers colorés attirent immédiatement l’attention et donnent une idée personnalisée des bouquins, même si on passe en coup de vent ou si on ne désire pas pour autant engager la conversation.

 

J’ai donc fait provision de bouquins que j’espère avoir le temps de lire. Voici en bref ceux que j’ai quand même lus ces derniers mois.

 

Doctor Sleep de Stephen King : la « suite » de Shining s’en démarque complètement. À l’environnement claustrophobe du célèbre hôtel, King préfère ici un récit plein de déplacements, de voyages, mettant en scène beaucoup de personnages bien pensés, dont une clique de « vampires psychiques » effrayants. Un excellent King, que j’ai fini d’une traite.

 

L’art des séries télé (ou comment surpasser les Américains) de Vincent Colonna : une étude de la structure des séries télé en général, et une comparaison entre les piètres séries françaises et les énormes séries-blockbusters américaines. L’auteur a choisi son camp, mais ça tombe bien, c’est le même que le mien. Défaut du bouquin : des digressions sur le récit qui s’éloignent énormément du sujet (même si elles prouvent l’immense culture de l’auteur et le sérieux de sa recherche) et oublient pendant des dizaines de pages de se référer au matériau de base, la série télé. Mais quand il va à l’essentiel, Colonna dégage des idées intéressantes, surtout lorsqu’il se préoccupe de comparer les séries au cinéma. Par exemple, cette idée que la série est en réalité un média où le dialogue et le son prédominent, non l’image. En effet, au cinéma, l’immersion est totale, et l’image est censée tout raconter. On regarde les séries dans un contexte différent, où d’innombrables facteurs peuvent distraire de l’image : l’activité pratiquée (qui n’a pas fait la vaisselle ou cuisiné devant la télé), les stimuli inattendus (le téléphone qui sonne, les enfants qui font du bruit), etc. Le récit passe donc essentiellement par le dialogue et la répétition, ce que j’ai pu constater en m’assoupissant devant un épisode de Forbrydelsen : même les yeux fermés, on ne rate rien… Le bouquin contient toutes sortes de pistes très intéressants pour la narration, même en dehors du contexte des séries. Bref, un livre un peu ardu, mais qui devient formidablement intéressant chaque fois que l’auteur illustre son propos d’exemples tirés de séries.

 

Minitel & Fulguropoing de Davy Mourier : une heure pour lire ce petit bidule qui fonctionne sur la nostalgie des quadras et nous rappelle l’époque du rembobinage de cassettes, des tubes de l’été pourris et des dessins animés larmoyants. Ça se lit comme un magazine, ça s’oublie de la même façon. C’est un bon moment passé en Nostalgie, avec un guide marrant (Davy Mourier sait de quoi il parle et on passe un bon moment avec lui) mais sans génie. Je ne regrette pas pour autant, et le livre est paru en poche à 6 euros, on peut dire que j’en ai eu pour mon argent, ni plus ni moins.

 

Regarde les lumières mon amour d’Annie Ernaux : précisément le genre de titre qui me fait instantanément chier, mais heureusement, le bouquin est tombé de son présentoir pendant que j’en regardais un autre et j’ai lu la 4e de couv par hasard. Ce tout petit livre (70 pages) est le récit des passages de l’auteur dans un supermarché Auchan. Annie Ernaux décortique sans concession le microcosme du supermarché, qu’elle décrit comme la véritable place publique, réunissant toutes les classes et tous les milieux. Avec une sincérité touchante, elle relate les événements les plus anodins et examine les causes les plus profondes. « Voir pour écrire, c’est voir autrement », c’est ce que dit la 4e de couverture, et c’est exactement ça.

 

Les ch’tis hommes libres de Terry Pratchett : mes romans préférés du cycle du Disque Monde sont ceux consacrés aux sorcières. Après avoir usé jusqu’à la corde le trio Mémé Ciredutemps/Nounou Ogg et Magrat Goussedail, Pratchett crée un nouveau personnage, Tiphaine Patraque, jeune sorcière qui découvre le métier et fraternise avec les pires créatures « magiques » au monde : les Nac Mac Feegle, ces « pictsies » hauts comme trois pommes qui jurent comme des charretiers, passent leurs temps à boire et à se bagarrer, mais se montrent finalement d’une loyauté à toute épreuve. Un excellent Pratchett qui m’a souvent fait rire (rire vraiment, hein, pas sourire dans le genre « hu hu hu » en lisant : aucun autre auteur ne me fait cet effet). Quelques longueurs sur la fin (comme toujours chez Pratchett) et une intrigue qui a des airs de déjà-vu (la reine des fées rappelle évidemment les saloperies d’elfes de Nobliaux et Sorcières et la sœur de Mémé Ciredutemps), mais les Nac Mac Feegle rachètent tout à mes yeux.

 

La série de comics 52 : oui, la première, celle qui a déjà… sept ans, je crois. À l’époque, c’était vachement à la mode dans le milieu des comics, un truc transcendant et tout et tout. Je m’attendais à quelque chose de vraiment cool. Oui, c’est de la BD, c’est de la triche, mais hé, je fais ce que je veux ! Alors voilà : grosse déception. Certes, les histoires des personnages s’entrecroisent, il y a de beaux moments, des idées excellentes… mais putain ce que c’est long. Et à la fin, la montagne accouche d’une souris. Nombre de personnages nouveaux disparaissent, et on retourne plus ou moins au statu quo d’origine. Le personnage le plus intéressant du lot (parce qu’il trouve la rédemption par l’amour et l’innocence, alors que lui-même est un être brutal et sans compassion) se retrouve mis au ban de la société, et « émasculé » par ses homologues américains habituels (Black Adam est égyptien et règne sur un pays moyen-oriental fictif ; à la fin, on lui ôte ses pouvoirs et il devient un vagabond errant en quête du mot qui lui permettrait de les retrouver). Je ne conteste pas l’aspect doux-amer du récit, c’est un choix, mais il me semble bancal et franchement frustrant. Le côté grim’n’gritty assumé va souvent trop loin : au milieu de l’univers coloré de DC, cette succession d’étripages surprend, comme si le label Vertigo faisait irruption dans le monde superhéroïque, la subtilité en moins. Je n’ai jamais été fan des crossovers, mais là, on atteint la limite : ce casting multiple devient parfois incompréhensible, au point qu’aucun climax des intrigues n’a la résonnance voulue, car forcément noyé dans les autres sans réelle cohérence. Je suis sans doute passé à côté de quelque chose, mais j’avoue que si je ne me suis pas (trop) fait chier, je ne relirai pas ce 52, et je ne tenterai sans doute pas les autres séries semblables.

 

Bon, j’ai lu d’autres petits machins, mais ça fait déjà long, tout ça !

 

Dans le prochain article : une inspi inestimable pour les années 20 !

 

 

 

Joyland – Stephen King

joylandJe m’étais bien promis de lire au moins un livre par semaine – et de le chroniquer – cette année, mais j’ai failli à la tâche… pour le moment. Même si je n’ai pas rédigé de chroniques pour certains bouquins que j’ai lu, je n’ai pas complètement abandonné la lecture ces derniers mois, tant s’en faut ! J’ai bouquiné du jeu de rôle, des comics (énormément), des trucs sur les séries télé et l’écriture de scénario…

Mais je n’ai pas eu l’impression de lire. Ben ça alors !

Il paraît que certains sportifs, lorsqu’ils interrompent leur activité physique, même temporairement, subissent un effet de « manque » semblable à l’addiction aux drogues. On sait que le sport pratiqué régulièrement provoque une libération d’endorphine, et donc un bien-être physique d’origine (en partie) physiologique. La lecture me fait exactement le même effet. C’est avant tout un effet libérateur, l’affranchissement des contraintes remplacé par un investissement total dans une réalité différente. Quand un lecteur vous dit qu’une fois plongé (remarquez ce vocabulaire désormais très convenu, mais qui définit très précisément un état d’immersion totale…) dans un roman, il se coupe de la réalité, c’est vrai.

Entrer dans le monde du roman, c’est rompre avec les responsabilités, les ennuis, l’angoisse… Dans notre expérience, rien n’est plus proche du « voyage astral » que la lecture : sortir de ses perceptions et se laisser bercer, dans un état second, par la voix du narrateur…

Les bouquins de Stephen King me font cet effet, à quelques exceptions près (comme le très naze Les Régulateurs). J’ai été élevé au Stephen King comme certains sont élevés aux matchs de foot : à partir de mon adolescence, la sortie de chacun de ses bouquins est devenu un rituel, et pas qu’un rituel solitaire, puisque j’ai eu l’occasion de partager cette passion avec des amis aussi accro que moi. Et s’il m’est arrivé de laisser tomber le King quelques années, au gré des aléas de la vie, j’y reviens toujours.

Je n’ai pas envie de disséquer la fascination qu’exerce Stephen King sur moi. J’ai déjà essayé, et comme je l’ai dit plus haut, il s’agit aussi, en partie du moins, d’un phénomène d’addiction d’où l’objectivité est absente. Comme le gosse fasciné par le tour de passe-passe du prestidigitateur, j’ai envie de connaître le « truc », mais en sachant qu’une fois investi de ce savoir, la magie aura disparu. Je préfère donc rester dans l’ignorance et la béatitude.

Joyland est (maladroitement) vendu comme un roman d’horreur, l’argumentaire de certains sites évoquant même les clowns malveillants à la Ça, alors que dans ce livre, d’horreur il n’est – presque – point question. Quasiment pas de description gore sauf un léger glissement en fin de volume, mais une étude de personnage simple et efficace, sur le thème des premiers amours. Certains arrivent à faire du chiant avec de l’authentique, du crétin avec du sentimental… Stephen King, lui, en reste aux bases : de l’efficace avec du simple.

À l’approche de l’été, dans les années 70, Devin Jones connaît les affres de sa première rupture, et va noyer son chagrin dans le travail au sein d’un parc d’attraction de Caroline du Nord, Joyland. Le thème de la rupture reste présent tout au long de ce court roman : on ne pourra pas accuser cette fois le King de souffrir d’une nouvelle crise de diarrhée verbale ou littéraire. Chacun des actes du protagoniste est mesuré par rapport à cette situation, et son obsession (qui perdure des décennies après) reste présente d’un bout à l’autre de l’ouvrage. La présence très discrète du fantastique et l’histoire « policière » restent en retrait. Ces éléments ne sont là que pour enrichir la personnalité de Devin et le rendre plus crédible et plus humain.

Joyland n’est pas un grand roman. En le refermant, j’ai eu l’impression d’avoir terminé une grosse nouvelle, mais c’est sans doute dû en partie à son format, relativement léger pour un bouquin du King. Ce n’est pas un grand roman, mais c’est une putain de bonne lecture. Et entre la fascination intellectuelle liée à l’étude de la grande littérature et le plaisir immédiat que procure le roman « de divertissement », j’ai fait mon choix il y a quelques décennies. La littérature (et l’art en général) m’emmerde, et le divertissement m’éclate. Non, Joyland n’est pas un grand roman. Ça ne l’empêche pas d’être un des meilleurs. Il me fait beaucoup penser à ces comédies de mœurs américaines au thème lourdingue, mais interprétées par des acteurs irréprochables. Je les ai toujours préférées aux films français plus subtils et nuancés, mais où les personnages sont interprétés par des acteurs rigides au jeu théâtral, qui sape ces œuvres de toute crédibilité à mon avis (n’essayez pas de me prouver le contraire : cette opinion est purement subjective, j’éprouve un véritable dégoût pour le cinéma français, à quelques exceptions près, la seule qui me vienne à l’esprit étant Kaamelott d’Alexandre Astier… et ce n’est pas un film…).

Je n’ai pas vu passer les pages de Joyland. Non qu’il s’agisse d’un page turner, puisque l’intrigue y est réduite à presque rien, mais c’était de la lecture, de la vraie, et agréable. Pas une once d’ennui. Aucune scène, aucun paragraphe superflu. Joyland ressemble à un beau morceau de viande dégraissé, désossé avec amour par un boucher consciencieux : on ne va pas l’exposer dans un musée, mais ça fait un steak du tonnerre. Sans trop compter, je crois qu’il y a au plus une douzaine de personnages dans ce roman, qui donne pourtant l’impression d’un univers vivant et dynamique. Et… et…

Et nous voici arrivés au moment où je n’ai pas envie de jeter un coup d’œil derrière le rideau pour voir le magicien ranger ses accessoires. La magie du bouquin m’a suffi, je ne suis pas objectif du tout, et Doctor Sleep m’attend.

 

À lire si…

– Vous êtes fan de Stephen King.

– Vous avez envie de vous plonger dans la tête d’un personnage pendant un moment de sa vie.

– Vous aimez les histoires de parcs d’attraction et de fête foraine (c’est mon cas, alors que je ne mets quasiment jamais les pieds dans une fête foraine !).

 

 

À éviter si…

– Vous êtes allergique à Stephen King.

– Vous aimez les intrigues complexes où il se passe beaucoup de choses.

joyland 2

L’excellente couv’ américaine !

– Vous voulez lire un truc d’horreur bien gore…

Heris Serrano

herisD’Elizabeth Moon

Voilà un bouquin qui m’aura donné du mal, dites donc… Ce n’est pas pour ça que j’ai mis tant de temps à le lire (d’autant que je n’ai terminé que le premier tome – Partie de Chasse – de cette pseudo-intégrale qui regroupe les deux premiers volumes d’une trilogie) : j’ai été très occupé ces dernières semaines et j’ai donc énormément traîné.

Avant toute chose, il faut que j’explique pourquoi j’ai eu envie de lire ce bouquin. Ça se résume à un nom : Lois Mc Master Bujold. Ces dernières années, j’ai eu le privilège de dépoussiérer pour J’ai Lu et Thibaud Eliroff une des plus géniales sagas de la SF, la Saga Vorkosigan, de Mrs Bujold. Travaillant avec Alfred Ramani, un spécialiste de cet univers qui m’en a enseigné les subtilités et qui a débusqué d’innombrables contresens et autres horreurs (en plus d’être quelqu’un d’extraordinaire), j’ai eu l’occasion de rétablir le sens de certains passages, de traduire ceux qui avaient été escamotés, et d’harmoniser au maximum les termes utilisés dans cette série de romans. Mon seul regret était de ne l’avoir pas lue au moment de sa parution, car il s’agit d’une œuvre géniale, qui se dévore d’un trait, et qui fait naître tout un monde cohérent et une foule de personnages attachants. Je dois ajouter au passage que Mrs Bujold, auteur reconnue et maintes fois primée, est probablement la personne la plus patiente de l’univers, puisque nous l’avons littéralement harcelée de questions sur chaque point litigieux de chacun de ses romans, et qu’elle a toujours répondu avec une précision et une gentillesse tout simplement hors du commun. Et elle sait écrire des scènes et des dialogues parfois hilarants, ce qui est rare.

Du coup, lisant sur la couverture de cette collection qu’on pouvait rapprocher Elizabeth Moon de Mrs Bujold, je me suis dit : tiens, voilà l’occasion de lire un truc du genre des aventures de Miles Vorkosigan, mais sans avoir besoin de comparer à la VO pour chercher les contresens. Oh yeah. Ben oui, parce qu’on a beau dire : c’est plus sympa de lire pour le fun que pour le taf… Avisant le prix riquiqui de ce recueil (10 euros pour une bonne grosse pavasse, sur un papier que j’aime beaucoup, sous une couverture un peu intrigante…), j’ai donc sauté sur l’occasion.

Alors, le verdict ?

Contrairement aux avis que j’ai lus ici et là, la comparaison avec Mrs Bujold n’est pas illégitime. L’univers où évolue l’héroïne-titre, Heris Serrano, ancien capitaine virée de l’armée pour insubordination, a beaucoup en commun avec celui de Miles Vorkosigan : du space-opera bien fichu, avec juste ce qu’il faut de cohérence technologique pour que les détails les plus saugrenus passent comme une lettre à la poste. Les aigris argueront du fait que l’univers n’est pas très bien décrit, et ils ont sans doute un peu raison, mais on s’en fiche un peu tant que ça tient plus ou moins debout (même si, honnêtement, ce n’est pas le point fort du bouquin).

Deuxième point commun : l’importance accordée aux personnages et à leur évolution au fil de l’intrigue (même si ce n’est vraiment pas très subtil ici).

Troisième point commun : des femmes fortes, au caractère bien trempé.

On sent presque le livre « à la manière de… ». Ce n’est pas un pastiche, et Heris Serrano se distingue suffisamment des aventures de Miles Vorkosigan. Malheureusement, c’est presque exclusivement par des aspects négatifs.

En ce qui concerne l’intrigue, grosse déception. Ce qui fait tout l’intérêt des romans de Bujold, c’est qu’ils fonctionnent comme des mécaniques de précision : le récit va crescendo, émaillé d’éléments apparemment anodins mais qui prennent de l’importance au fil des chapitres, et les passages consacrés à l’introspection font toujours progresser l’histoire.  À vrai dire, ce sont même souvent les véritables moteurs de l’intrigue, les moments où celle-ci fait de véritables bonds en avant. Ici, nombre de passages de ce genre paraissent délayés, rallongés…

Le rythme du bouquin m’a vraiment donné du mal. Sur une grosse première partie, artificiellement technique, on a l’impression de ne faire que frôler les personnages sans vraiment faire connaissance. Ce n’est qu’au bout d’une cinquantaine de pages qu’ils prennent vie, et c’est vraiment trop long.

Et pourtant, les premiers dialogues opposant les personnages-clefs (Heris, son employeuse la noble Cecelia et le très pénible neveu de celle-ci) fonctionnent plutôt bien. Plusieurs répliques font mouche, et une fois le moteur lancé, on y croit. Mais la première intrigue du bouquin (une panne due au mauvais entretien du vaisseau et à une cargaison de contrebande que des employés peu scrupuleux y ont dissimulée), une fois résolue, ne rebondit sur rien. Des personnages, comme la pilote du vaisseau, paraissent prometteurs mais sont oubliés en cours de route.

L’auteur se vante d’avoir pu concilier vaisseaux spatiaux et chasse au renard. Alors déjà, la chasse au renard est un sport de con (je n’argumenterai même pas, la chasse au renard étant à l’équitation ce que les concours de pets sont à la musique classique), ce qui ne joue pas vraiment en sa faveur. Ensuite, non, mélanger les deux ne fonctionne pas : j’en veux pour preuve cet interminable chapitre où Heris s’y livre et où seuls les amateurs d’équitation peu exigeants trouveront leur compte : cette partie entière du bouquin ne sert strictement à rien. Du tout.

Lorsque surviennent les événements qui donnent leur titre au roman (une chasse à l’homme, en fait), on est surpris par la façon décousue dont la situation nous est présentée… Je reconnais que j’étais anesthésié par la fameuse chasse au renard à partir de ce passage, mais j’ai dû m’y reprendre à plusieurs fois pour comprendre ce qui se passait et pourquoi, alors que dans l’ensemble, le bouquin est écrit dans un style clair et agréable (encore un point commun avec Bujold). Le récit se résout quasiment sans intervention de la part de l’héroïne, et de façon un peu molle…

Points positifs : j’ai bien aimé le développement des personnages. Certes, c’est un peu naïf, voire puéril par moment, mais la plupart des personnages, y compris secondaires, existent vraiment et ont droit à leur moment sous les feux de la rampe.

Bref, j’ai été déçu. Je vais attendre un moment pour lire le deuxième roman (si tant est que je le lise un jour), car si les personnages m’ont convaincu , le déroulement de l’intrigue, lui, m’a paru bancal et artificiel, voire pas maîtrisé du tout. Je ne peux pas dire que j’aie passé un mauvais moment en lisant Heris Serrano, Partie de Chasse (hormis le chapitre merdique de chasse au renard), mais le rythme par trop inégal m’a eu à l’usure.

Prochain bouquin… ah, faut que j’en parle. J’ai trouvé un bouquin de fou furieux. Un bouquin de rôliste, un bel objet, un livre qui se vit, qui se joue. J’avance tout doucement, parce qu’il y a beaucoup à lire (à faire ?), mais franchement, je me fiche de la façon dont il finira : le peu que j’ai passé dessus est déjà absolument génial, unique. J’en reparle très bientôt, mais je vais sans doute écrire un post sur un jeu de rôle avant…

Cacahuète and see ! (même pas honte) (si, en fait)

À lire si :

– vous êtes vraiment fan de la SF sociétale lorgnant vers le space opéra ;

– vous êtes en manque de Miles Vorkosigan au point de ne pas être trop regardant ;

– peu importe le récit pourvu qu’on ait des personnages.

À éviter si :

– vous attachez beaucoup d’importance à la cohérence de l’univers…

– … et à l’articulation du récit ;

– vous détestez la chasse au renard (ou alors, sautez le fameux chapitre…).

Rats – Une autre histoire de New-York

De Robert Sullivan

On ne peut pas lire que des romans et des p’tits Mickeys… Ce livre est le récit des observations de Robert Sullivan sur les rats de New-York. Si je m’y suis intéressé, c’est grâce à l’éloge qu’en faisaient les auteurs de « La Lignée », que j’avais lu récemment. Le bouquin est un best-seller, et on comprend pourquoi : il s’attaque à un sujet peu ragoûtant, mais qui concerne une bonne partie de la population New-Yorkaise, voire de la population urbaine des États-Unis.

Pour autant, je dois bien avouer qu’il m’a un peu déçu. L’auteur présente avec beaucoup de sincérité sa démarche : il éprouve à l’égard des rats sauvages une fascination mêlée de répulsion (alors qu’il insiste énormément sur le peu d’intérêt qu’il témoigne à leurs congénères domestiques), et cette relation d’attirance/répulsion colore l’ensemble de l’ouvrage. Sullivan narre donc les longues nuits passées à guetter les bestioles en question, et une partie de ses entretiens avec nombre de professionnels de la dératisation. Il dresse plusieurs portraits de personnages hauts en couleurs, et après s’être intéressé à l’écologie du rat, narre plusieurs événements liés à sa présence dans la ville, mais aussi l’ensemble du pays. Il évoque naturellement la peste, appuyé par divers avis d’experts, et les chapitres qui y sont consacrés donnent envie de se pencher sur l’histoire de cette maladie (ce qui me donne furieusement envie de me pencher sur certain roman de la collection Trash, et sur le Journal de l’année de la peste de Daniel Defoe). Nombre de chapitres mettent en corrélation l’occupation humaine et les infestations de rats, et on en retire énormément d’informations utiles (et de quoi inventer de bien sinistres scénarios dans un jeu de rôle, par exemple…).

Mais malgré cette authenticité, l’auteur se perd souvent dans des digressions qui n’ont parfois plus le moindre rapport avec son sujet. L’un des derniers chapitres, consacré à la lutte entre les marins anglais et les Liberty Boys avant la guerre d’Indépendance, n’a quasiment plus rien à voir avec les rats, hormis le rapport complètement artificiel que Sullivan établit entre le « roi des rats » (une figure symbolique, qu’il associe à un énorme rat aperçu à de nombreuses reprises et qu’il a fini par identifier) et un personnage historique influent de l’époque. Les glissements de ce genre sont nombreux, alors que dans de nombreuses situations, on a l’impression que le sujet est à peine effleuré, et que Sullivan n’a pas voulu aller au fond des choses, parfois par crainte de son sujet, tout simplement. Fasciné par l’immense trou dont émergent les rongeurs, il ne s’en approchera d’ailleurs qu’au bout de très longtemps (ce que je peux comprendre vu la description qu’il fait des rats, énormes) : l’ensemble du bouquin donne la même impression, celle de tourner autour du pot sans vraiment approfondir.

Je n’éprouve pas une passion immodérée pour les rats, tant s’en faut, mais l’ensemble de ce livre les pose systématiquement en concurrents et parasites de l’être humain. Leur aspect sauvage n’est abordé que sous l’angle du danger : ces animaux sont « différents des rats domestiques » (aussi différents dans leur culture que les Américains le sont des Européens, c’est l’auteur qui le dit !), des créatures dangereuses et répugnantes. D’ailleurs, à aucun moment Sullivan ne passera ce cap du dégoût pour s’intéresser aux bestioles de façon un peu plus « positive ». On éprouve le sentiment que ce recueil de gros articles a fait office pour lui de catharsis, à la fois pour sa peur des rats, et aussi pour un sentiment de terreur plus profond, évoqué (naturellement) lors des chapitres où plane l’ombre des attentats du 11 septembre.

S’ajoute à cela un style vraiment décousu, pour ne pas dire bordélique, et l’absence d’esprit de synthèse… Lorsqu’on assiste à l’entretien de Sullivan avec un dératiseur, il faut se fader la discussion de celui-ci avec une cliente au téléphone, discussion qui ne présente strictement aucun intérêt (« oui madame machin, on arrive… »). Quant aux anecdotes, elles tombent assez souvent à plat et sont curieusement amenées (rencontre de personnages qui ont un vague rapport avec les figures historiques que Sullivan raccroche parfois tant bien que mal à son propos…).

Les auteurs de La Lignée m’ont bien eu, les salopards ! À vrai dire, on peut sans trop s’avancer affirmer qu’ils ne se sont servis que des infos mentionnées dans les deux premiers chapitres de l’ouvrage (données qu’ils ont judicieusement exploitées dans leur récit). Il y a beaucoup d’infos pertinentes dans « Rats – Une autre histoire de New York », mais il faut aller les chercher, et dans certains passages, eh bien… Honnêtement, je me suis un petit peu fait chier, et j’attendais quelque chose de plus solide, de plus construit, qui ne ressemble pas à un carnet de notes balancées à l’arrache. Ca n’empêche, certains passages restent passionnants, et il n’existe pas tant d’ouvrages sur le sujet. Par ailleurs, celui-ci est suffisamment mal exploité dans la fiction pour que cette lecture ouvre des perspectives intéressantes à ceux qui veulent utiliser les rats d’une façon un peu originale.

À lire si…

– Vous aimez bien les bestioles un peu glauques… et même si vous avez un peu peur des rats (parce que c’est le cas de l’auteur et que ça pourrait bien vous rassurer…).

– Vous vous passionnez pour les histoires de vermines, de nuisibles et de parasites.

– Vous aimez voir l’histoire par le petit bout de la lorgnette.

À éviter si…

– Vous détestez l’histoire américaine.

– Vous aimez les livres de référence cohérents et bien structurés.

– Vous n’en avez strictement rien à cirer des rats (en même temps, vu le titre…)