Les tribulations d’une cuisinière anglaise – Margaret Powell     

trinMa femme et moi sommes fans de la série Downton Abbey. Elle est consacrée à la vie d’une famille aristocratique anglaise depuis le début du XXe siècle (puisque l’histoire commence peu après le naufrage du Titanic). L’accent y est mis sur les rapports entre « Maîtres et Valets » (une autre série britannique dont Downton Abbey semble très logiquement l’héritière), mais aussi sur l’évolution des mœurs et des idées au fil d’un début de siècle ponctué par de nombreux bouleversements (la guerre de 14-18, l’épidémie de grippe espagnole, l’avènement du marxisme). Si cette série rencontre un tel succès, c’est essentiellement à cause de deux facteurs. Le premier est le soin extrême apporté à l’image. Non seulement les costumes, les accessoires et les décors donnent une impression constante de réalisme (ce que confirment les nombreuses photos que l’on trouve dans les livres consacrés à la série, véritables catalogues de reconstitutions d’objets d’époque), mais ils sont filmés avec un souci admirable de justesse et d’élégance.

Le générique de début, qui montre les gestes quotidiens de la maison qui s’éveille, côté domestiques (« Below stairs », c’est-à-dire dans la salle des domestiques généralement située en sous-sol et accessible par un escalier de service ; il s’agit également du titre original du livre dont je veux parler) puis côté aristocrates, exerce une fascination hypnotique : des cuivres rutilants aux livrées impeccables des valets en passant par le décor de la cuisine dont on sentirait presque l’odeur, tout respire l’authenticité.

Faut-il pour autant considérer la série comme un modèle de réalisme ? Je vais vous dire un secret : je n’en ai strictement rien à cirer. Même le plus érudit des historiens, même les rares survivants de l’époque, ne sauraient recréer un environnement cent pour cent réaliste, et quand bien même, il n’aurait certainement pas le pouvoir d’attraction des splendides images de Downton Abbey. Ce qui m’importe à moi, c’est la qualité d’immersion de la fiction. Je préfère de loin un roi Arthur brandissant Excalibur dans le mythique Camelot au chef de guerre du Ve siècle, crotté et boueux, que fut probablement le véritable Arthur. Et à ceux-là, je préfère encore l’Arthur d’Alexandre Astier, parce que ce personnage et sa clique me parlent. Le vernis extérieur sert à appâter le chaland. Ce que dit la fiction n’a pas besoin, par la suite, d’être vraiment réaliste, à condition que les émotions soient vraies, une leçon que je tiens de L’art des séries télé de Vincent Colonna, avec lequel je suis complètement d’accord sur ce point : je pardonne sans hésiter tout manque de réalisme à condition que le comportement émotionnel des personnages me paraisse cohérent. En cela, je suis le téléspectateur lambda.

Ce qui nous amène au second aspect frappant de la série, sa narration. Rapide, efficace, elle ne traîne pas une seconde : les événements se succèdent rapidement, comme les années, les personnages évoluent et gardent les séquelles de leurs traumatismes, des catastrophes se produisent, et des décès aussi, immanquablement. Le rythme de la série est presque trépidant, alors qu’elle ne consiste qu’en une série de vignettes finalement assez statiques, dont les décors changent assez peu (même s’ils s’étoffent au fil des saisons). Après un démarrage un peu lent (il faut présenter la douzaine de personnages principaux), les changements se produisent vite, les situations ne s’éternisent jamais, les intrigues sont résolues en deux épisodes pour rebondir sur d’autres événements. Downton Abbey est au soap opéra ce que les Simpsons sont au dessin animé : un prodige de rythme, dégraissé de toute substance non essentielle, et qui va donc droit au but, en permanence.

Ce long préambule était nécessaire pour expliquer ce qui m’a fait me ruer sur Les tribulations d’une cuisinière anglaise. Après avoir vu Downton Abbey, j’ai très envie de faire jouer des scénarios de jeu de rôle dans un lieu « clos mais pas trop » qui ressemblerait à Downton (ou au Grand Budapest Hotel du film éponyme, que j’ai adoré). Comme toujours dans ce genre de scénario, l’immersion vient (à mon avis) des quelques détails authentiques et pertinents égrenés en début de scénario. Il faut donc que chaque personnage et chaque lieu soit caractérisé par au moins un de ces détails, et visionner une série télé ne suffit pas pour se documenter sur le sujet. C’est donc avec ravissement que j’ai découvert ce bouquin édité en poche chez Payot. Le langage et le style y sont familiers, mais le franc-parler de l’auteure participe à l’enchantement que sa lecture procure. L’ouvrage se lit très vite et n’évoque l’époque (en gros les années 20 à 40) que du point de vue de cette fille de cuisine issue d’une famille pauvre et qui va connaître une carrière de cuisinière chez diverses familles, toutes différentes, mais souvent odieuses, il faut bien l’avouer.

cuisine

Le décor de cuisine de Downton Abbey me donne toujours envie de manger…

J’ai lu sur amazon un commentaire d’un lecteur qui trouvait que Margaret Powell passait son temps à se plaindre, et j’avoue qu’après avoir lu ce bouquin, j’ai assez envie de dire audit lecteur d’aller bien bien se faire foutre, lui qui vit benoîtement  à une époque un peu plus évoluée que celle que décrit l’ouvrage. La véritable servitude de Margaret Powell (et je parle de servitude autant mentale que physique) laisse pantois : on est loin des rapports quasi égalitaires qu’entretiennent les lords & ladies de Downton Abbey avec leur petit personnel. On peut bien sûr douter de la véracité des faits rapportés par Powell, mais si je devais choisir, entre son livre et la série, lequel paraît le plus vraisemblable, je n’hésiterais pas une seconde : ce serait bien Les tribulations qui l’emporterait. D’autant que si Powell décrit un véritable esclavage en début de carrière, elle remarque également qu’au fil de sa vie, les rapports entre maîtres et valets ont remarquablement changé, et qu’une véritable mutation s’est opérée au fil du temps.

En tant que témoignage, l’ouvrage est précieux. En tant que guide de la vie quotidienne, encore plus. Nul doute que les MJ et les joueurs de L’Appel de Cthulhu (en particulier dans la version Cthulhu 1890 avec le guide de Londres) y trouveront énormément de références intéressantes. Par exemple, la place prépondérante du cinéma dans les loisirs populaires, le théâtre se révélant un vrai loisir de riche, accessible très rarement. Les passages consacrés à la culture des pubs fournissent aussi quantité d’informations, et la description de la vie des classes pauvres, si elle fait parfois froid dans le dos, peut donner vie à quantité de scénarios, à mon avis. Et rien de tel qu’un récit de ce genre, axé sur le quotidien, l’ordinaire, pour nourrir une atmosphère et se mettre dans la peau d’un personnage « d’époque ».

J’ai adoré Les tribulations d’une cuisinière anglaise, et je vais me tourner vers d’autres ouvrages qui me permettront de trouver les petits détails à inclure dans une campagne de L’Appel de Cthulhu dans l’atmosphère des grandes demeures britanniques du début du siècle. Je vais donc sans doute aller chiner mes prochaines lectures du côté des sœurs Mitford, et d’Evelyn Waugh…

 

À lire si…

 

– Vous aimez Downton Abbey mais vous vous doutez que tous ces lords and ladies sont trop gentils pour être honnêtes…

– Vous appréciez les anecdotes et les récits de vies d’autrefois.

– Vous préparez une campagne de jeu de rôle située dans un manoir britannique des années 20.

 

À éviter si…

– Le style, pour vous, c’est le plus important.

– Vous ne voulez absolument pas savoir comment on brique des casseroles en cuivre.

– Vous êtes un de ces salauds d’aristos.

 

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