Rats – Une autre histoire de New-York

De Robert Sullivan

On ne peut pas lire que des romans et des p’tits Mickeys… Ce livre est le récit des observations de Robert Sullivan sur les rats de New-York. Si je m’y suis intéressé, c’est grâce à l’éloge qu’en faisaient les auteurs de « La Lignée », que j’avais lu récemment. Le bouquin est un best-seller, et on comprend pourquoi : il s’attaque à un sujet peu ragoûtant, mais qui concerne une bonne partie de la population New-Yorkaise, voire de la population urbaine des États-Unis.

Pour autant, je dois bien avouer qu’il m’a un peu déçu. L’auteur présente avec beaucoup de sincérité sa démarche : il éprouve à l’égard des rats sauvages une fascination mêlée de répulsion (alors qu’il insiste énormément sur le peu d’intérêt qu’il témoigne à leurs congénères domestiques), et cette relation d’attirance/répulsion colore l’ensemble de l’ouvrage. Sullivan narre donc les longues nuits passées à guetter les bestioles en question, et une partie de ses entretiens avec nombre de professionnels de la dératisation. Il dresse plusieurs portraits de personnages hauts en couleurs, et après s’être intéressé à l’écologie du rat, narre plusieurs événements liés à sa présence dans la ville, mais aussi l’ensemble du pays. Il évoque naturellement la peste, appuyé par divers avis d’experts, et les chapitres qui y sont consacrés donnent envie de se pencher sur l’histoire de cette maladie (ce qui me donne furieusement envie de me pencher sur certain roman de la collection Trash, et sur le Journal de l’année de la peste de Daniel Defoe). Nombre de chapitres mettent en corrélation l’occupation humaine et les infestations de rats, et on en retire énormément d’informations utiles (et de quoi inventer de bien sinistres scénarios dans un jeu de rôle, par exemple…).

Mais malgré cette authenticité, l’auteur se perd souvent dans des digressions qui n’ont parfois plus le moindre rapport avec son sujet. L’un des derniers chapitres, consacré à la lutte entre les marins anglais et les Liberty Boys avant la guerre d’Indépendance, n’a quasiment plus rien à voir avec les rats, hormis le rapport complètement artificiel que Sullivan établit entre le « roi des rats » (une figure symbolique, qu’il associe à un énorme rat aperçu à de nombreuses reprises et qu’il a fini par identifier) et un personnage historique influent de l’époque. Les glissements de ce genre sont nombreux, alors que dans de nombreuses situations, on a l’impression que le sujet est à peine effleuré, et que Sullivan n’a pas voulu aller au fond des choses, parfois par crainte de son sujet, tout simplement. Fasciné par l’immense trou dont émergent les rongeurs, il ne s’en approchera d’ailleurs qu’au bout de très longtemps (ce que je peux comprendre vu la description qu’il fait des rats, énormes) : l’ensemble du bouquin donne la même impression, celle de tourner autour du pot sans vraiment approfondir.

Je n’éprouve pas une passion immodérée pour les rats, tant s’en faut, mais l’ensemble de ce livre les pose systématiquement en concurrents et parasites de l’être humain. Leur aspect sauvage n’est abordé que sous l’angle du danger : ces animaux sont « différents des rats domestiques » (aussi différents dans leur culture que les Américains le sont des Européens, c’est l’auteur qui le dit !), des créatures dangereuses et répugnantes. D’ailleurs, à aucun moment Sullivan ne passera ce cap du dégoût pour s’intéresser aux bestioles de façon un peu plus « positive ». On éprouve le sentiment que ce recueil de gros articles a fait office pour lui de catharsis, à la fois pour sa peur des rats, et aussi pour un sentiment de terreur plus profond, évoqué (naturellement) lors des chapitres où plane l’ombre des attentats du 11 septembre.

S’ajoute à cela un style vraiment décousu, pour ne pas dire bordélique, et l’absence d’esprit de synthèse… Lorsqu’on assiste à l’entretien de Sullivan avec un dératiseur, il faut se fader la discussion de celui-ci avec une cliente au téléphone, discussion qui ne présente strictement aucun intérêt (« oui madame machin, on arrive… »). Quant aux anecdotes, elles tombent assez souvent à plat et sont curieusement amenées (rencontre de personnages qui ont un vague rapport avec les figures historiques que Sullivan raccroche parfois tant bien que mal à son propos…).

Les auteurs de La Lignée m’ont bien eu, les salopards ! À vrai dire, on peut sans trop s’avancer affirmer qu’ils ne se sont servis que des infos mentionnées dans les deux premiers chapitres de l’ouvrage (données qu’ils ont judicieusement exploitées dans leur récit). Il y a beaucoup d’infos pertinentes dans « Rats – Une autre histoire de New York », mais il faut aller les chercher, et dans certains passages, eh bien… Honnêtement, je me suis un petit peu fait chier, et j’attendais quelque chose de plus solide, de plus construit, qui ne ressemble pas à un carnet de notes balancées à l’arrache. Ca n’empêche, certains passages restent passionnants, et il n’existe pas tant d’ouvrages sur le sujet. Par ailleurs, celui-ci est suffisamment mal exploité dans la fiction pour que cette lecture ouvre des perspectives intéressantes à ceux qui veulent utiliser les rats d’une façon un peu originale.

À lire si…

– Vous aimez bien les bestioles un peu glauques… et même si vous avez un peu peur des rats (parce que c’est le cas de l’auteur et que ça pourrait bien vous rassurer…).

– Vous vous passionnez pour les histoires de vermines, de nuisibles et de parasites.

– Vous aimez voir l’histoire par le petit bout de la lorgnette.

À éviter si…

– Vous détestez l’histoire américaine.

– Vous aimez les livres de référence cohérents et bien structurés.

– Vous n’en avez strictement rien à cirer des rats (en même temps, vu le titre…)

« Les Lames du Cardinal » de Pierre Pevel

Étant donné que le jeu de rôle adapté de la saga des Lames du Cardinal arrive sous peu, et que j’aimerais bien voir de quoi il retourne (c’est chez Sans Détour, il y a du Mahyar Shakeri dedans – un mec que j’apprécie énormément, et c’est dans une boîte. Je répète pour que ceux du fond aient bien le temps de lire : une boîte), il fallait bien que je me penche sur l’œuvre de Pierre Pevel, pour savoir ce que cet univers pouvait avoir de si fascinant. Ça tombe bien, les Lames sont sorties en poche (et attention, parce qu’une lame dans la poche, ça picote quand on veut prendre ses clefs de voiture par exemple) et je me suis remis à lire pas mal il y a peu de temps.

Comme on dit chez tonton Howard Philip : les astres étaient propices.

Le suspense n’étant pas vraiment mon fort (ni mon objectif : c’est une critique, pas un whodunit…), je dirais donc immédiatement que le premier roman m’a beaucoup plu. Pevel succède à Dumas avec un talent de conteur formidable, déployant dès le début du roman une foule de personnages mémorables et attachants. Il faut surtout lui rendre cette qualité rare : il sait mener l’intrigue tambour battant, sans aucun temps mort, à tel point d’ailleurs que contrairement à nombre d’œuvres de fantasy, celle-ci doit être lue d’un œil toujours vigilant, de peur de manquer quelques petits détails de l’action ou quelque révélation…

Et de révélations, les Lames du Cardinal n’en manque pas. On dit souvent d’une œuvre qu’il s’y passe toujours quelque chose, mais c’est précisément le cas ici. On ne trouvera dans les Lames du Cardinal aucun dialogue creux, aucune scène d’introspection pénible, et au final, quasiment rien à jeter. Sur ses quelques 400 pages, le roman est dense, à la manière de ceux de Dumas : les péripéties s’enchaînent sans temps mort, et dès que le lecteur a pris le temps de souffler lors d’un petit dialogue, les personnages se remettent en mouvement, et avec eux l’intrigue. C’est d’ailleurs l’un des détails qui m’ont frappés : tout ce petit monde ne cesse de bouger, à l’exception notable du Cardinal, autour duquel tout gravite. Le mouvement est permanent.

Le style est donc efficace, sans lourdeur, avec ces petites touches historiques mais pas désuètes. Les seuls passages qui m’ont parfois ennuyé étaient ceux qui reproduisaient les itinéraires dans Paris : même si la leçon d’histoire est administrée de belle manière, on n’en a pas moins l’impression de suivre les indications d’un GPS du XVIIe siècle. « Et il tourna par la rue de machin pour emprunter le boulevard de trucmuche » : j’imagine qu’on peut prendre plaisir à arpenter Paris le bouquin à la main, mais pour le petit provincial que je suis, j’avoue que ça tombait plutôt à plat (mais je suis notoirement insensible à la géographie urbaine, donc il ne s’agit en aucun cas d’un défaut du récit).

Bref, un roman si pétillant, si dynamique, si rôliste (eh oui !), qu’il m’a évoqué non seulement Dumas (Alexandre, pas Mireille), mais les Secrets de la 7e mer, et aussi les films de cape et d’épée qui ont bercé mon enfance (et vu le nombre de trucs chelous qui l’ont bercée, pas étonnant que j’aie pas beaucoup dormi à l’époque).

Des défauts ? Curieusement, certains aspects fantastiques de l’univers (en particulier sur la fin) m’ont laissé de marbre. Mais peut-être est-ce justement là le génie de l’auteur : son univers paraît tellement crédible que les détails comme la ranse ou les dragons s’effacent au profit des personnages, qui ne cessent de surprendre, qui en révélant une allégeance inattendue, qui en dévoilant un lourd passé.

Quoi qu’il en soit, je lirai avec plaisir la suite de ce cycle, en attendant de voir paraître le jeu de rôle.

À lire si…

 

Vous aimez les univers élégants et originaux.

– Vous aimez les romans de cape et d’épée.

– Vous aimez les histoires pleines de rebondissements.

À éviter si…

– La fiction historique vous laisse de marbre.

– Vous préférez l’introspection à l’action.

– Vous êtes un salaud d’espion à la solde des dragons d’Espagne.  

Pourquoi jouons-nous aux jeux de rôle ?

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Parce que c’est amusant.

Pour justifier n’importe quel loisir, je crois que cette phrase devrait suffire. Mais passé la satisfaction immédiate, après le moment convivial entre amis, on peut se poser la question de façon plus approfondie, ou plutôt l’envisager sous un autre angle. Celui de l’attraction, peut-être : pourquoi suis-je attiré par les jeux de rôle ? Si l’on va plus loin, on peut même parler de besoin : pourquoi est-ce que j’éprouve le besoin de jouer aux jeux de rôle ?

Avant de poursuivre, j’aimerais insister sur la différence entre besoin et addiction. Comme tout loisir, le jeu de rôle entraîne un besoin élémentaire : celui de poursuivre une activité à laquelle on prend du plaisir. Lorsqu’on apprécie de jouer aux jeux de rôle, on aime se livrer à cette pratique aussi souvent que possible.

Il peut être dangereux de pratiquer le jeu de rôle, tout comme il peut être dangereux de pratiquer n’importe quel loisir à l’excès. Même devant un buffet à volonté, on sait qu’à un moment, il faut sortir de table. Par ailleurs, j’ajouterais qu’il est impossible de pratiquer le jeu de rôle à l’exclusion de toute autre activité, puisqu’il est nécessaire de nourrir ce hobby par les apports issus d’autres loisirs culturels, généralement associées à la sphère « geek » : lecture, visionnage de films, jeux vidéo pour les activités « passives » (et j’insiste sur les guillemets) ; mais aussi écriture, dessin, pratique de divers sports, de formes d’artisanat, musique, etc. (ce que j’appellerais des loisirs « productifs »).

Lorsqu’a surgi le débat artificiel visant à prouver le danger (ou l’inocuité) du jeu de rôle, les rôlistes ont brandi deux arguments évidents : le jeu de rôle permet d’apprendre l’anglais (puisque peu de jeux sont traduits en français, même aujourd’hui, par rapport à la production anglophone globale), et il permet de s’intéresser à l’histoire. Si les deux arguments restaient pertinents, la liste était cependant loin d’être exhaustive. Un rôliste, par définition, essaie de « modéliser le réel », ou de « modéliser une vision du réel » par des mécanismes techniques et narratifs. Et pour représenter la réalité, même la réalité fictive d’un récit de science-fiction, par exemple, il faut la comprendre, et donc l’étudier. Pour prendre un exemple « concret », si l’on veut jouer une partie où interviennent des chevaliers Jedi de Star Wars, il faut par exemple pouvoir mesurer le poids qu’ils sont capables de soulever grâce à la Force. Pour jouer à l’une des multiples éditions de l’Appel de Cthulhu, il est nécessaire d’avoir une connaissance de base de la vie dans les années 20 et 30, et en particulier connaître le niveau culturel et technologique de l’époque.

En bref : le jeu de rôle, avant de se focaliser sur la table où il se déroule, se nourrit d’observations effectuées dans d’autres domaines. En réalité, le processus mental associé à ce loisir est extrêmement synthétique, et revient à ceci : quels éléments dois-je conserver d’une époque (ou d’une œuvre de fiction) pour la « reproduire » autour d’une table de jeu. Il n’est pas nécessaire d’être historien pour pratiquer le jeu de rôle, ni d’avoir de diplômes littéraires pour écrire un scénario.

Et c’est précisément ce qui est intéressant. Il existe un véritable travail à effectuer avant de jouer, travail qui se révèle plus lourd pour le maître de jeu (qui va planter le décor, et se trouve donc responsable de l’atmosphère, de son réalisme relatif, et par conséquent de la facilité avec laquelle les joueurs pourront s’immerger dans l’intrigue), mais qui existe aussi pour le joueur, lequel doit apprendre des règles élémentaires pour s’intégrer à la partie : règles du jeu, mais aussi règles de comportement pour son personnage. Pas question pour un personnage des années 20 de sortir son téléphone portable pour appeler la police, par exemple.

Autour d’une table de jeu de rôle, les joueurs s’efforcent de bâtir une fiction réaliste, obéissant à des codes précis, à partir d’une époque, d’une œuvre culturelle, ou d’un postulat de base narratif. On dit souvent que tout individu a pratiqué le jeu de rôle au moins une fois dans sa vie, dans une cour de récréation, en disant simplement : « Et si on disait que je suis un policier… » Chaque partie de jeu de rôle est un « et si on disait que… » Il s’agit donc de se placer dans une situation hypothétique, avec des enjeux, des crises à résoudre, et donc toutes sortes d’éléments à synthétiser et à mettre en place de façon logique afin de la reproduire le plus fidèlement possible.

En cela, chaque partie de jeu de rôle procède à la fois de l’exercice littéraire et de la note de synthèse. Il faut synthétiser les éléments de décor, piocher dans un environnement particulier (par exemple l’Europe du XIII siècle, le Japon féodal) ou dans une œuvre de fiction (le cycle de Cthulhu de Lovecraft et de ses successeurs, la saga des Star Wars) les éléments les plus marquants, ceux qui ont le plus de sens pour les joueurs, afin de retirer le même plaisir qu’on éprouve en se plongeant dans l’étude de ces périodes (ou dans la rêverie éveillée du genre : « ah, j’aurais bien voulu vivre au temps de… pour savoir ce que ça fait de… ») ou dans la lecture (ou le visionnage) de telle ou telle œuvre.

Extraire les symboles, les images qui font sens, et les réinjecter dans une fiction qui se crée collectivement, autour d’une table. Comme le citait John Wick dans Dirty MJ, « le jeu de rôle est probablement le seul loisir où l’auteur et le public ne font qu’un. » C’est vrai, car les joueurs de jeu de rôle passent d’abord du statut de public par rapport à une œuvre ou à une reproduction historique (devant laquelle ils peuvent éprouver des émotions, mais qu’ils « reçoivent », dans une attitude relativement passive) à celui d’auteur : ils reprennent les éléments de cette œuvre, les ingrédients, et tentent d’en reproduire la recette « à leur sauce ». Mais ce faisant, ils sont de nouveau public, car ils assistent au déroulement du récit qu’ils créent « en direct ».

Voilà pourquoi je joue aux jeux de rôle. Parce qu’ils permettent à tout un chacun de s’approprier l’histoire, la littérature, les grandes œuvres cinématographiques… Parce qu’ils permettent à tout un chacun de s’approprier la culture, non pas en tant que produit de consommation (dans le sens où les œuvres culturelles sont souvent présentées comme des produits que l’on achète, que l’on consomme, que l’on paie), mais en tant qu’héritage vivant et dynamique, que chacun a le droit de manipuler, d’explorer à sa guise. De découvrir qu’il est possible, et même sain, de jouer avec ces icônes sacrées que sont les grandes œuvres. De les caricaturer, de les défigurer peut-être, mais de les sortir de leur cadre pour les dépoussiérer et les aimer comme elles le méritent. Car comme le disait Mark Twain, « les vaches sacrées font les meilleurs hamburgers. »

Je pense à Pierre Pevel qui « viole l’histoire pour lui faire de beaux enfants » avec ses Lames du cardinal (adapté en jeu de rôle), mais aussi à Farenheit 451, où des individus sauvegardent la culture dans leur mémoire pour lui éviter de disparaître. Je pense que les œuvres littéraires et le patrimoine historique sont depuis trop longtemps confinés dans des coffres poussiéreux, et qu’il faut les en faire sortir. Je pense que l’œuvre d’un H.P. Lovecraft, par exemple, n’aurait jamais eu une telle portée, si des rôlistes ne s’en étaient pas emparés, pour la faire leur… En la trahissant parfois, mais je suis prêt à pardonner un crime passionnel de ce genre.

Si nous jouons aux jeux de rôle, c’est pour le plaisir. Mais c’est aussi une façon de montrer que la culture nous appartient, à tous sans exception, et qu’elle n’a de limites que celles qu’on veut bien lui laisser.

« La Lignée » de Guillermo Del Toro et Chuck Hogan

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La lignée est un roman de Guillermo Del Toro et Chuck Hogan qui tente de renouveler le mythe du vampire, et ce, avec un certain succès. Après une scène d’intro qui rappelle énormément celle de Hellboy 2, les premiers chapitres paraissent assez laborieux, la présentation de l’intrigue et des personnages se trouvant souvent noyée dans un flot de détails techniques. Si ceux-ci se révèlent souvent très intéressants, notamment pour le rôliste que je suis (lequel envisage sournoisement d’en recycler une bonne tripotée dans des scénarios), ils ont tendance à freiner considérablement l’intrigue. Du coup, disposant d’une bonne longueur d’avance sur les protagonistes, on a un peu de mal à compatir à leurs malheurs, et ce, sur quasiment 150 pages. Les personnages principaux mettent du temps à se détacher et à révéler leur personnalité, et ils se retrouvent du coup bien mieux caractérisés dans les 50 dernières pages d’un ouvrage qui en compte 550. L’action se précipite d’ailleurs dans ces dernières, au point que j’ai eu l’impression d’une rupture de ton assez radicale entre une entrée en matière réaliste (voire pesante), un milieu louchant du côté du film catastrophe épidémique et du film de zombie, pour s’achever sur une conclusion qui fait plutôt penser aux films de la Hammer.

Du coup, l’intention avouée des auteurs, à savoir renouveler un peu le mythe du vampire, si elle reste louable et réalisée avec un certain brio (je n’aime pas la rationalisation des mythes, mais c’est la toute première fois que je lis une explication plausible à celui qui veut que les vampires se transforment en chauve-souris et en rats, rien que pour ça, le bouquin vaut la peine d’être lu), se retrouve en quelque sorte invalidée par son traitement, qui tourne à la caricature sur la fin et recourt à des ficelles assez grosses et un peu usées.

Bref, tout ça aurait gagné à être beaucoup plus court au début, d’autant que le sort de certains personnages est curieusement expédié sur la fin, et que l’abondance d’explications du premier tiers du bouquin cède à une progression par ellipses qui laisse un peu sur sa faim.

Quoi qu’il en soit, beaucoup d’idées et de personnages sont intelligemment exploités, et on retrouve un mélange d’influences à même de séduire un assez vaste public, pour peu qu’il accepte de se prêter au jeu : mythe vampirique, épidémie, créatures improbables et lorgnant vers le mythe de Cthulhu, dynamique de groupe de chasseurs de vampire style Hammer, cadre urbain crédible… Le tout ne manque pas forcément de cohérence, mais ne tient que grâce à une narration efficace et détaillée, avec quelques personnages forts qu’on espère voir se développer dans les récits suivants de la trilogie.

PS : ah, oui, et sinon… qu’est-ce que c’est que cette couverture ? Sérieusement ? Elle n’a presque aucun rapport ni avec l’intrigue ni avec l’atmosphère du bouquin. C’est une des pires couv’ de romans que j’aie jamais vues !

Re-PS : ah oui, c’est adapté en série télé cette année (The Strain). Je suis persuadé qu’avec un rythme différent, mieux équilibré, ça ferait effectivement une excellente série.

À lire si…

— Vous aimez les histoires qui rationalisent les vieux mythes.

— Vous êtes du genre à chercher le diable dans les détails.

— Vous aimez les cocktails improbables, genre vampire/zombie/épidémie.

À éviter si…

— Vous aimez les intrigues qui vont droit au but.

— Les descriptions techniques et les protocoles détaillés vous agacent.

— Les vampires, c’est romantique et pis c’est tout.

« Le combat d’hiver » de Jean-Claude Mourlevat

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Deuxième livre de l’année 2014, Le combat d’hiver était encore un choix de livre « facile » de ma part, puisqu’il s’adresse plutôt aux ados, avec un récit clair et donc, en quelque sorte, une meilleure « lisibilité ». Dans un monde très semblable au nôtre (à quelques exceptions près), Helen et Milena, deux orphelines, découvrent un jour que leurs parents ont autrefois fait partie de la résistance qui s’opposait à la Phalange, un groupe armé despotique qui règne sur le pays. Quel pays ? On l’ignorera tout le long du bouquin, et c’est un choix de l’auteur, qui se place volontairement dans un contexte très légèrement décalé par rapport à la réalité pour raconter la lutte de la culture contre la barbarie.

J’ai énormément apprécié le début de ce roman plutôt tous publics : l’environnement du pensionnat est d’emblée très riche, et les éléments de fiction (les fameuses consoleuses) bien intégrés, intelligents et parfaitement plausibles. Le déroulement de la suite du récit m’a parfois moins emballé, surtout dans des situations dont l’issue paraît jouée d’avance et où l’intervention des protagonistes se limite par moments à être là et à attendre que l’histoire avec un grand H suive son cours. Curieux, car l’intrigue ménage de beaux moments d’émotion, des personnages touchants (l’excellent Basile, à côté duquel Faber, pourtant présenté comme une figure légendaire, fait presque curieusement double emploi), et des moments assez durs.

Cependant, je m’attendais à plus de noirceur, et surtout à plus d’interventions directes de la part des personnages, qui traversent certains passages difficiles par la simple vertu de leur existence, alors que d’autres, ou plutôt un autre, ne sera pas vraiment récompensé de ses efforts… Le pacifisme louable des personnages principaux perd un peu de sa crédibilité sur la fin du récit, qui offre cependant de bien belles scènes. Bref, malgré les éloges de la 4e de couv’, je n’ai pas trouvé la conclusion assez mouvementée, et surtout assez sombre, pour donner de l’épaisseur aux héros et les rendre dignes de l’admiration que les autres semblent leur porter.

J’ai l’impression, à écrire ces lignes, de paraître blasé, alors que beaucoup de choses m’ont plu dans le Combat d’hiver, mais j’ai l’impression d’avoir raté quelque chose dans ce bouquin, à tel point que je me demande si le sens de certains passages ne m’est pas passé au-dessus de la tête. À côté de ça, impossible de s’arrêter avant la fin : le récit est bien mené quoique chaotique (l’auteur avoue être parti sans réel plan, sans savoir où l’histoire allait le mener, et honnêtement, ça se sent assez souvent, même si le chassé-croisé des deux couples principaux, finement amené, donne l’impression qu’il garde le contrôle du déroulement de l’histoire, au moins à court terme). L’ensemble fait souvent preuve d’une grande originalité et déploie des thèmes rarement abordés, au travers de personnages bien campés, dont on se prend à regretter de ne pas les voir développés sur une période plus longue. L’épilogue m’a laissé sur ma faim, avec l’impression d’avoir vu des événements dramatiques par le petit bout de la lorgnette.

Bref, ce n’est pas une déception, tant s’en faut, mais j’ai l’impression que l’auteur en a peut-être trop gardé sous le pied, et qu’il aurait gagné à se lâcher par moments, à donner à l’histoire une conclusion plus viscérale. Quoi qu’il en soit, je vais le suivre et je lirai avec plaisir d’autres de ses œuvres !

Prochain bouquin : La lignée, premier tome d’une trilogie, donc ça y est : après le très court Berazachussetts et le livre pour ados (de 400 pages quand même), je repars sur de gros volumes de lecture. Le bouquin est écrit en collaboration avec Guillermo del Toro, ce qui n’est pas pour rien dans mon choix. Etant donné que nous avons fait une virée à Forum avec ma femme, j’en ai profité pour faire un stock de quelques trucs que je veux absolument lire aussi : Triumf, chez Panini, mais aussi le premier tome des Lames du Cardinal. Mon objectif cette année : au moins un roman de 400 pages environ par semaine. Sauf gros afflux de taf, ça doit être jouable, et ça devrait alimenter ce blog (et me permettre également d’écrire un peu, ce qui n’est pas un mal)… Tiendrai-je jusqu’au 52e bouquin sans faillir ? Eh ben… on verra bien !

À lire si :

* Vous aimez les univers un peu sombres, les histoires de résistance à l’autorité (oui, Hunger Games, c’est de toi que je parle, là).

* Vous aimez les récits plus ancrés dans l’émotionnel que dans l’action (même s’il y en a, et présentée de façon très dynamique).

* Vous aimez les belles histoires d’amitié et d’amour.

À éviter si :

* Vous espérez un récit poignant où les personnages saisissent leur destinée à bras-le-corps.

* Vous attendez une histoire vraiment sombre.

* Vous aimez que tout soit résolu, expliqué et détaillé jusqu’à la dernière page du bouquin.

Si je me remettais à lire ? Premier round : Berazachussetts

Berazachussetts, de Leandro Ávalos Blacha

9782070450947FSPour entamer à belles dents 2014, au lieu de prendre de bonnes résolutions, j’ai acheté un bouquin. Pas très épais, pour être sûr de le finir, contrairement à celui que j’avais commencé l’année dernière en me disant : celui-là, c’est bon, c’est reparti.

Parce que ça fait un bout de temps que je ne lis plus.

Pouf, pouf… Parce que ça fait un bout de temps que je ne lis plus de romans. Mon taf de relecteur de JDR et de traducteur m’amène à lire énormément, mais rarement « juste pour le fun ». Au point que j’en suis venu à bouquiner des tas de choses, mais en perdant peu à peu le plaisir de la lecture. Ainsi, il faut le dire, que ma capacité à me concentrer longtemps sur le même récit. À force d’ingurgiter articles de blogs, comics lus à l’arrache, petites nouvelles, bouquins techniques et règles du jeu, j’ai perdu cette capacité qui a pourtant sauvé mon cerveau de l’asservissement télévisuel quand j’étais gamin.

N’allez pas me faire dire ce que je n’ai pas dit : la télé m’a appris autant que l’école, et reste un formidable divertissement. Au même titre, par exemple, que les jeux vidéo. Mais la lecture (et son extension le jeu de rôle, mais j’y reviendrai sans doute un de ces jours) est un loisir intellectuel à la fois complètement reposant et furieusement actif. Il n’y a rien de moins passif qu’un lecteur. Il est amené à déchiffrer la pensée d’un autre et à retranscrire tout un paysage mémoriel dont il crée le souvenir sans jamais l’avoir vécu. Guidé par le langage uniquement, il bâtit dans les limites de son crâne un édifice dont un autre a le plan, et ce, sans jamais pouvoir savoir si le résultat final est conforme à l’idée première. À moins de pouvoir s’entretenir avec l’auteur sur certains détails, chaque œuvre que nous lisons comporte sa part d’incertitude, où nous avons interprété plutôt que compris le sens originel, si tant est qu’il y en eût un.

C’est un dialogue formidable, dont les interlocuteurs ne coexistent pas dans l’espace ni le temps. C’est un acte de foi, de magie, presque, où par le verbe d’un autre, on refait la création. Et tout ça, la plupart du temps, sans le moindre effort.

Mais ces dernières années, soumis à un bombardement de données, issues de médias divers, j’avais un peu perdu la capacité à établir ce dialogue, et même l’envie d’y recourir. Le manque de temps que je m’étais créé me donnait l’alibi parfait pour cesser de lire « sérieusement », c’est-à-dire, paradoxalement, pour cesser de lire pour m’amuser. À tel point qu’il est m’arrivé, en lisant certains articles çà et là, de me poser la question : « Bon sang, mais comment font ces gens pour lire autant de bouquins ? » Jusqu’à ce que je me souvienne que c’était mon cas il y a peu, et qu’il serait temps de m’y remettre. En 2013, j’ai dû entamer une petite demi-douzaine de romans, que je n’ai même pas finis pour certains (alors que je les avais appréciés, un comble…).

Berazachussetts peu épais et partant d’un postulat assez délirant, me semblait l’outil idéal pour « m’y remettre ». Effectivement.

Ca faisait très longtemps que je n’avais pas lu un truc qui suscite quasiment à chaque page son petit effet « what the fuck ! » À tel point que sur une trentaine de pages, le roman m’a paru strictement insupportable et complètement débile. Enchaînement de situations grotesques (quatre amies trouvent une punkette zombie obèse dans la rue et la ramènent chez elles, l’une d’entre elles, poursuivie par le spectre de son mari, s’en va zigouiller le premier gus sur lequel elle tombe, et qui finira en en-cas, et tout ça sans que personne ne s’en inquiète plus que ça…), de personnages ubuesques (cette femme qui décide de s’emmurer vivante dans son appart juste pour faire chier sa coloc’… oui, je schématise, hein, mais c’est vraiment ça) et d’intrigues qui partent en vrille (là, j’arrête de spoiler), Berazachussetts est un bouquin hallucinant. Il convoque des hordes de zombies, des accidents nucléaires, des foules qui écoutent des analphabètes leur lire des bouquins qu’ils ne comprennent pas, des…

Une vraie boîte de Pandore. Et tout ça à un rythme trépidant, un vrai page turner. En trois soirs, à raison d’une demi-heure/une heure de lecture, le bouquin était plié, rangé, digéré. Savouré. Bonne pioche. Au bout du compte, ça m’a énormément rappelé les comics complètement foutraques des frères Hernandez (Love and Rockets), et qui décrivent avec tendresse un microcosme parfaitement réaliste où se produisent des phénomènes complètement dingues, et ce, sans jamais donner d’explication. Un prof de français de ma jeunesse nous avait à l’époque expliqué que pour lui, la différence entre le fantastique et la SF, c’est essentiellement que le fantastique reste inexplicable. Ce qui, au passage, explique sans doute mon imperméabilité aux romans de vampire récents, où chaque détail un peu mystérieux du mythe est maladroitement défloré par des écrivains souvent très bien intentionnés, mais qui finissent par éteindre la magie de l’univers qu’ils tentent d’expliquer à toute force.

Berazachussetts dégage cette magie brute du fantastique, celle qui n’explique rien (ou presque, on saura tout de même d’où viennent ces foutus zombies), parce que tout simplement, l’auteur considère que nous sommes comme lui dans la confidence et qu’on ne va pas s’embarrasser à expliquer pourquoi la pluie ça mouille. Bancal, hystérique et surtout hilarant, c’est un bouquin qui se révèle finalement exigeant et un peu relou, comme ce type ou cette nana qui vous accoste à l’improviste et vous colle aux basques, pour finalement vous faire vivre une expérience absolument unique et changer votre perception des choses.

Je ne pourrais pas vous conseiller de lire Berazachussetts. Mais je vous recommande quand même d’essayer. Si vous accrochez, il y a de grandes chances que comme pour moi, ce bouquin vous marque durablement.

Allez, hop, suivant, un bouquin pour ados qui s’appelle Le combat d’hiver. Brrr. J’en tremble déjà.

En résumé (et je vais faire ça pour toutes mes « critiques ») :

À lire si :

* Vous aimez les trucs complètement zarbis.

* Qu’importe le style pourvu qu’on ait le fun !

* Les personnages complètement barrés de la tête, c’est votre truc.

À éviter si :

* Vous aimez les intrigues bien construites, logiques et cohérentes ;

* Vous aimez vous attacher aux personnages, quitte à les suivre sur une trilogie de pavasses de 800 pages.

* Vous êtes fan de Z-books (ouais, la littérature de zombies quoi) et vous attendez un récit qui tourne majoritairement autour du thème des morts-vivants.